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"J'ECRIS POUR OUBLIER MON NOM"

Ce n'est pas que je sois née le 6 novembre 1999, mais presque ... Il s'agit incontestablement d'une date anniversaire pour moi, puisque ce jour-là, et pour la première fois dans un cadre strictement lesbien j'ai pu être entourée d'autant de lesbiennes maghrébines, et pour beaucoup Algériennes. Situation insolite pour moi dont l'entourage lesbien était quasiment exclusivement européen par circonstance et non par choix d'ailleurs. Certes, dans un cadre féministe, j'avais déjà éprouvé les limites de groupes féministes européens, ce qui m'avait fait très vite militer dans des groupes de femmes, de jeunes femmes maghrébines, immigrées ... Si de tels groupes me donnaient satisfaction sur plein de points, ... je me sentais bien seule comme lesbienne, bien seule dans ce milieu hétérosexuel, car même s'il s'agissait de groupes féministes la lesbophobie/l'homophobie était latente.

Ma première expérience lesbienne m'a appris à rebours ce que par chance j'avais directement si peu expérimenté, à savoir le racisme, le classisme, l'arabophobie doublée, encore qu'il soit difficile de discriminer, d'islamophobie ... et bien-sûr la lesbophobie de la société française malgré les discours ambiants de tolérance. Cette histoire avait sans doute commencé sous le signe de l'exotisme. Nous étions toutes deux d'actives militantes féministes ... ; elle était quant à elle fascinée, intriguée par la situation des femmes sous l'islam .... Voilà qui aurait dû éveiller ma vigilance ! Aveuglée par mon intellectualisme, je ne lisais pas cette attitude comme misérabiliste, comme exemplaire du regard porté par les héritièrEs de la philosophie des Lumières sur les contrées éloignées aux mœurs et pratiques si barbares !!! De mêmes formation et parcours intellectuels, universitaires, philosophes toutes deux, je pensais que sa grille de lecture était sensiblement la même que la mienne. Or ce qui travaillait déjà cette relation, et la minait par conséquent mais qui échappait à mon acuité, c'était ce fossé ... produit par cette socialisation, cette éducation qui étaient les siennes. Il m'aura fallu des années pour bien le comprendre ... au prix de grandes souffrances, puisque j'avais là le démenti de tout ce dans quoi la société, l'école françaises nous entretient, toute cette mystification qui nous aveugle sur nous-mêmes ( notre histoire, celle de nos parents/ancêtres et au-delà de l'Histoire ). Ce fut comme la lumière ( pour reprendre leur présomptueuse terminologie ), une pleine lucidité sur cette mystification, alors que l'atypicité de mon parcours scolaire, universitaire m'avait tenu à distance d'une confrontation à cette réalité. Mes parents, braves et fiers Algériens, après avoir combattu pour la Libération de l'Algérie, ont dû la quitter dans les années 60 pour des raisons économiques. En France, soucieux de leur dignité, ils ont travaillé dur pour élever les huit enfants que nous étions, même si ma mère était au foyer, analphabète de surcroît, et mon père ouvrier dans une usine. Paradoxalement, c'est lorsque j'en suis arrivée au plus haut d'un parcours universitaire que j'ai été confrontée à cette duplicité. Or, dans ce parcours atypique, les figures proches se faisaient bien rares : Nayla, fille d'un chercheur scientifique tunisien mondialement connu... Même si nous séparait assurément la classe sociale familiale, nous étions sœurs pour les échanges, la sociabilité ...

Beaucoup de mon histoire prend pleinement sens par cette recherche qui ne se disait pas, de quelque chose qui emprunterait aux fous rires partagés avec mes sœurs, aux trouvailles verbales irrésistiblement drôles de ma mère, à cette sensualité féminine, à cette proximité corporelle sans fausse pudeur, à ces silences, à ces odeurs ... Or ce 6 novembre, j'ai trouvé ce à la recherche de quoi j'étais sans le savoir ... Cette rencontre m'a comme réconciliée avec moi-même par ces rires, ces douceurs échangés, partagés ce jour-là. Certes il ne s'agit pas de faire dans l'angélisme ... ces rapports sont aussi pris dans le rets des relations ordinaires par ailleurs ... que ce soit sur le plan amical ou amoureux ... Pour autant ces cercles dans le cadre lesbien sont irremplaçables, précieux voire vitaux. Depuis que ce groupe existe, que nous organisons dans ce cadre des événements, quelle que soit leur nature, qu'ils soient festifs, politiques, militants ... je ne me lasse pas de goûter à cette délectation de nous voir, de nous entendre : c'est toute notre beauté qui m'éclate aux yeux ... Et c'est en ce sens que je peux parler d'une re-naissance ... la douceur des sonorités de notre langue - même si c'est notre parler de deuxième génération, de « migria », pour reprendre l'expression de nos cousinEs vivant au bled ... c'est aussi ce que nous ne pourrons partager avec personne d'autre. Cela me rappelle ma première expérience en Algérie, mon premier séjour : si étrange et si excitant d'être parmi les siens, côtoyer cette mêmeté par un parler commun. Sensation également d'être libérée d'oppressions si profondément ancrées en nous ... sensation que l'écrivaine africaine-américaine Maya Angelou ressent lorsqu'au Ghana elle fait l'expérience de n'être entourée que de personnes noires pour la première fois de son existence:

" ... un nœud dans mon estomac, qui m'avait serré toute ma vie dont je peux me rappeler, s'était dénoué. Je réalisais que je n'avais pas vu un visage blanc depuis plus d'une heure. La sensation était légère et extrêmement étrange." ( Le Cœur d'une Femme )

Dans cette renaissance, mon deuxième moment fort aura été la rencontre avec des groupes de lesbiennes arabes, à la fois directement lors d'un séjour à San Francisco, et médiatement via nos e-échanges. C'est dans ces rencontres, dans ces deux événements que je pourrais situer pour moi la réduction des contradictions, des tensions, des insatisfactions que je pouvais vivre comme lesbienne Algérienne, née, élevée et vivant en France, descendante d'immigrants Nord-Africains, eux-mêmes colonisés par les Français.

(Re)-Composer, négocier ces différents registres de notre construction sociale et subjective, tenir ensemble nos liens avec notre communauté, militer au côté des nôtres dans leurs combats, qui demeurent nôtres, et vivre notre sexualité, qui bien plus qu'une pratique sexuelle interroge et vise à subvertir nos sociétés hétéropatriarcales, hétérosexistes et lesbo/homophobes. Telle est la gageur, le défi auquel nous soumettons nos vies, lorsque nous entendons maintenir chaque dimension de cette construction subjective et sociale. Aujourd'hui, les signes de (ré)conciliation sont nombreux : nos regroupements qui se multiplient, nos rencontres à dimension internationale, des associations comme El Fatiha qui sauve ( au sens fort ) beaucoup d'entre nous de cette schizophrénie dans laquelle nous étions trop souvent saisiEs, de ces impossibles choix à faire dans les différentes dimensions de nos vies. Nous sommes enfin visibles dans l'espace public comme lesbiennes, gays, bi/trans/sexuel/le/s arabes, maghrébinEs, beurs, musulmanEs.

Dans un passé très proche, la souffrance m'arrachait des mots tels que ceux placés en exergue de ce texte. Aujourd'hui j'écris pour sauver mon prénom de l'oubli, de la déformation - dont il n'a cessé de faire l'objet, de cirage noir à harissa ... parfois même sans intention mesquine de moquerie. Et c'est sous la figure tutélaire d'Audre Lorde ( qui représente tant dans ma vie, dans mon histoire comme lesbienne, comme lesbienne issue des migrations forcées ), Guerrière, Poétesse, Mère ( comme elle se définissait elle-même ), si engagée dans les combats des lesbiennes noires et des lesbiennes de couleur, que je terminerai ce texte :

"Zami : Un terme de Carricou pour nommer les femmes qui travaillent ensemble comme amies et amantes.
(...)
Une fois que chez moi était loin, un endroit où je n'était jamais allée mais que je connaissais de la bouche de ma mère, j'ai seulement découvert ses latitudes lorsque Carricou n'était plus chez moi." Zami : Une nouvelle façon d'épeler mon Nom."

"A l'aube des mots
dans leur échancrure
JE NAIS"

Paris, décembre 2001


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